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DATE : 17.01.25

Gros·se n’est pas une insulte.

Vénus de Willendorf revisitée en couleurs arc-en-ciel, gouache et aquarelle par Rachel Rosenkoetter
Vénus de Willendorf revisitée en couleurs arc-en-ciel, gouache et aquarelle, par Rachel Rosenkoetter

J’ai toujours été grosse. Au fil des évènements marquants de ma vie, du stress, de maladie, traitement médicamenteux, de “rééquilibrages alimentaires” et régime draconiens douteux… J’ai parfois perdu du poids, parfois j’en ai pris. Et figurez-vous, qu’après avoir passé 29 ans dans le corps d’une personne grosse, j’ai découvert un banger qui mérite d’être partagé : ce n’est pas une insulte de qualifier quelqu’un de gros ou grosse. Ce n’est qu’à l’aube de mes 30 ans que j’ai découvert cette vérité imparable.

Le début de la faim.

Quand j’étais petite, j’étais harcelée à cause de mon poids.

“T’es aussi grosse qu’une map monde !” me lança Sébastien, la coqueluche des CM2, suivit d’un rire mesquin et moqueur.

Évidemment, je fondais en larme. Pourquoi est-ce que je pleurais ? Pas parce que j’étais effectivement grosse, ou parce que l’exagération de Sébastien me blessait. Non. Je pleurais parce que j’ai grandi dans les années 2000.

Les millénials sont en effet fait d’un bois particulièrement rare : celui de la grossophobie hardcore banalisée de l’époque. Toute la culture avait une haine féroce envers les gros.

Qui se souvient du personnage de Monica Geller de la sacro-sainte série Friends (1994-2004) ? Lorsque son actrice Courtney Cox portait une fatsuit pour faire des sketchs sur le fait d’être gros ? Ou encore du fameux régime de l’assistante Emily dans le Diable s’habille en Prada (2006), obsédée à l’idée de perdre du poids pour la Paris Fashion Week :

“Je fais un régime pour Paris : je ne mange rien et juste avant de m’évanouir, j’avale un petit cube de fromage. Une gastro par dessus et ce sera parfait !”

Est-ce que vous déjà eu la chance de regarder l’Amour Extra-Large (Shallow Hal – 2001) ? Je me passe de commentaire, ce trailer est suffisamment éloquent.

Le Journal de Bridget Jones (2001), Lolita Malgré moi (2004), Love Actually (2003)… Je repense aussi à l’émission de télé-réalité US The Biggest Loser (2004)… Ces films et émissions qui ont forgé la pop culture des années 2000 témoignent d’une l’obsession de l’époque en matière de régime et de culte de la minceur.

La mode et les tendances de l’époque ont eu un impact important aussi sur les standards de beauté. Par exemple, Chanel refusait d’habiller au de-là du 42 car Karl Lagarfeld, le directeur artistique de la marque à l’époque, refusait d’habiller “les grosses vaches”, comme il aimait nous qualifier. (Repose en pet, connard).

Mélanger anorexie et addiction aux drogues dures, et vous obtiendrez le corps de rêves des top modèles que j’admirais quand j’étais petite. Cette tendance, nommée Heroin Chic, glorifiait les caractéristiques physiques liées à la consommation d’héroïne : yeux cernées, teint pâles, corps rachitiques. Une mannequin incarnait à la perfection cette trend : Kate Moss. Dans le Women’s Wear Daily en 2009, elle affirmait fièrement : “ Nothing tastes as good as skinny feels”, (autrement dit : “ Rien n’est plus exquis que d’être maigre.”). Je crois que je n’ai rien de plus à ajouter.

Une époque particulièrement dure pour avoir un regard positif sur son corps et aborder l’alimentation sainement. La revue scientifique British Medical Journal a en effet relevé une augmentation des troubles du comportement alimentaires au Royaume-Uni entre 2000 et 2009.

Mais pourquoi je vous parle de tous ça? Pourquoi ai-je donc pleuré lorsque que ce trou du cul de Sébastien m’a dit ça? Parce qu’à l’époque, la société ENTIÈRE me faisait croire qu’être gros, c’était une honte. Que lorsqu’on était est gros, on ne valait rien. On était repoussant, dégoutant, sans volonté. Un peu dur comme perception de mon corps pour une gamine de 10 ans, non?

Je me suis construite littéralement avec une certitude encrée dans mon être : je suis laide parce que je suis grosse, et jamais personne ne sera attiré par moi. EVER. (J’y croyais dur comme fer. )

J’ai donc tout naturellement succombé aux promesses absurdes des régimes dangereux de l’époque, notamment le terrible régime Dukan. J’ai perdu environ 10 kilos en un temps record. J’ai repris 20 kilos ensuite. Brilliant, n’est-ce pas?

The point is, j’ai arrêté de chercher à perdre du poids. Et c’est la meilleure décision que j’ai jamais faite de toute ma vie.

Brace yourself : banger is coming

Vous savez ce qui m’a libérée du joug de la dictature de la minceur suprême ? Les applis de rencontres. God damn it. Si j’avais su, je l’aurais fait plus tôt.

C’est seulement autour de mes 23 ans que je me suis inscrite pour la première fois sur Tinder. C’est là qu’un vent de fraicheur a balayé toutes mes fausses croyances inculquées : j’avais un succès de DINGUE.

Au début, j’étais un peu timide sur mes matchs. Je n’osais pas swipe right les personnes que je trouvais trop belles. Ma grossophobie intériorisée me soufflait derrière l’oreille : “Pour qui tu te prends? Jamais une bombe atomique comme ça ne s’intéressera à toi. Tu rêves !”

Puis, j’ai lâché prise. “De toute façon, ils ne le sau ront jamais que je les ai swipe…” Et surprise, surprise : des bombes atomiques me matchaient.

Je croulais littéralement sous les matches ! J’étais stupéfaite le lendemain quand j’ai ouvert mes notifications. En scrollant le monticule de disquettes plus ou moins drôles que j’avais reçues, je me suis dit : “Mais attendez, je croyais que j’étais repoussante. Est-ce qu’on m’aurait menti ?”

 

/// BANGER ///

OUI ALISSANDRE. ON T’A MENTI.

GROSSEUR N’EST PAS SYNONYME DE LAIDEUR.

DES TONNES DE GENS SUR LA PLANÈTE TE TROUVE BOMBE ATOMIQUE !

 

Parce que finalement, qu’est-ce que ça veut dire « gros » ? C’est juste une caractéristique physique, au même titre que la couleur de mes cheveux, ou le fait que mon petit doigt de pied soit bizarrement courbé vers la gauche (oui, maintenant vous le savez). Et franchement, vous viendrait-il à l’idée d’insulter quelqu’un parce qu’il est brun ou blond ? « Ha ha, sale brune ! » Ridicule, non ?

Ce qui m’a longtemps agacée aussi, c’est quand certaines personnes me disent : « Mais non, toi t’es pas grosse ! » comme si elles essayaient de me rassurer. Me rassurer sur quoi exactement ? Comme si être grosse était un défaut, quelque chose dont je devrais avoir honte, quelque chose de grave qu’il faudrait absolument nier. Et ça, c’est précisément hyper problématique. Mon amie qui me dit ça pense bien faire, mais elle essaie de me rassurer sur quelque chose qui n’a pas besoin d’être rassuré. Je suis grosse. Point.

Le problème, c’est que tant qu’on n’a pas intégré tout ça, c’est difficile de répondre honnêtement à une personne inquiète qui demande « Est-ce que je suis grosse ? ». Si vous n’avez pas encore lu cet article, vous aurez sûrement du mal à lui répondre franchement « Oui, tu l’es », même si c’est dit sans aucun jugement.

C’est pour ça qu’aujourd’hui, à l’aube de mes 30 ans, j’ai enfin compris : ma valeur ou ma beauté ne se mesure pas en centimètres ou en kilos. Elle ne dépend ni d’une taille 36, ni d’un thigh gap inexistant. Elle vient de l’intérieur, du regard que je porte sur moi-même et de l’amour que je m’accorde enfin sans condition.

Je le répèterais autant de fois qu’il le faudra : le mot « gros.se » n’est PAS une insulte. Vous pouvez le dire sans chuchoter, sans grimacer. Vous n’insultez personne en utilisant ce mot, parce qu’être gros n’a rien de honteux.

Donc oui, Sébastien. Je suis grosse. Et pas comme une “map-monde” (ça veut dire quoi ça d’ailleurs ? Je pense que ton vocabulaire limité de l’époque a du te contraindre en comparaison)

 

Je suis grosse. Tout simplement.

Et plus jamais personne ne me ferra pleurer en me le faisant remarquer.

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